Natasha Kanapé Fontaine

Écrivaine, poétesse, traductrice, peintre et actrice innue

« Je prends cette décision de me raser la tête, non seulement pour la collectivité, mais aussi pour moi, pour relever ce défi et aussi parler du rapport aux cheveux chez les femmes autochtones. »

Crédit photo : Julie Artacho

Née à Pessamit sur la Côte-Nord, Natasha Kanapé Fontaine a le vent dans les voiles. L’automne dernier, l’autrice de quatre recueils de poésie (dont N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures, prix des Écrivains francophones d'Amérique 2013) a publié son premier roman Nauetakuan - Un silence pour un bruit. Elle a aussi lancé son premier album Nui Pimuten - Je veux marcher qui réunit chansons, slam et poésie, qu’elle présente actuellement en tournée au Québec. Par sa prise de parole et sa poésie, elle milite pour les droits autochtones et environnementaux, elle lutte contre le racisme et la discrimination. Son message ? Celui du dialogue, de la réconciliation, de la guérison.

De sa voix douce et posée, Natasha Kanapé Fontaine se dit honorée d’avoir été approchée pour faire partie des Audacieuses. Si elle a accepté de faire raser ses magnifiques cheveux noirs de jais, c’est d’abord pour faire connaître Leucan et tous ses services auprès des communautés autochtones. « J’ai l’impression que dans les communautés, il se peut que tous ne connaissent pas Leucan et l’ensemble des services offerts aux familles. J’aimerais participer à ce que plus de familles autochtones aient accès aux mêmes services. Les parents qui ont des enfants atteints de cancer, comme la leucémie, peuvent par ailleurs penser que ça ne s’adresse pas à eux parce qu’ils sont autochtones. »

Le décès médiatisé de Joyce Echaquan est un drame de trop, un parmi tant d’autres, se désole-t-elle. « Cette réalité d’être discriminé et de ne pas avoir accès aux mêmes services que tout le monde est encore une réalité quotidienne pour un pan de la population au Québec. » Les soins de santé et l’accompagnement ne sont pas toujours optimaux, il est vrai. Voilà ce qui pourrait alimenter cette réticence dans les communautés à frapper à la porte d’organismes d’aide comme Leucan.

« Les historiques de racisme et de discrimination ont un poids, des répercussions encore aujourd’hui. » Elle veut contribuer à changer cette mentalité. « Ce qui m’anime tous les jours, c’est de lutter pour que tout soit accessible à tout le monde, qu’il n’y ait pas de discrimination, de différence, de hiérarchisation. »

Entre traditions et recommencement

Avant l’invitation de Leucan, l’artiste et militante innue n’avait pas l’intention de mettre les ciseaux dans son épaisse chevelure. Mais elle y réfléchissait. « J’ai eu les cheveux courts pour la première fois depuis mon enfance dans les dernières années. C’était déjà une grande décision, mais c’était pour faire suite à un événement important dans ma vie. Et maintenant, après avoir longuement hésité, j’avais décidé de les laisser allonger pour des principes traditionnels, très personnels à moi. Je prends tout de même cette décision de me raser la tête, non seulement pour la collectivité, pour les obstacles que nous continuons de rencontrer chaque jour pour notre bien-être, mais aussi pour moi, pour relever ce défi et aussi de parler du rapport aux cheveux chez les femmes autochtones. »

Pour les peuples autochtones, les cheveux peuvent encore avoir une signification spirituelle particulière qui diffère selon les communautés. « J’avais vu ma meilleure amie, qui était enceinte, qui ne s’est pas coupé les cheveux durant toute sa grossesse. On disait entre autres que c’était pour favoriser le développement du bébé. » Dans certaines communautés, « on se coupe les cheveux lors d’un événement grave ou un décès, quand on perd une personne qui signifiait beaucoup dans un clan ou une famille. Si on apprend qu’un enfant est malade, c’est un événement qui peut frapper plus qu’une famille, elle frappe toute une communauté. »

« Par contre, ajoute-t-elle, le rapport à la coupe des cheveux pour les Autochtones peut être vraiment délicat, parce que ça nous rappelle aussi les enfants des pensionnats qui se faisaient couper les cheveux directement à leur arrivée. C’est un grand traumatisme, qui est venu chambouler notre rapport à nos cheveux. C’est d’ailleurs pourquoi aujourd’hui plusieurs personnes autochtones vont décider de laisser leurs cheveux allonger, pour porter la fierté de leurs cultures, mais aussi pour guérir le traumatisme du passé. Nous devons être fiers de nos cheveux. »

C’est avec cette posture que Natasha Kanapé Fontaine a décidé d’approcher ce défi qui tombe à point dans sa vie.  « Je rase mes cheveux avec cette idée de recommencement, après avoir vécu plusieurs événements significatifs durant les dernières années, qu’ils aient été autant personnels que collectifs, auxquels s’est ajoutée la pandémie. Toutes sortes de raisons viennent d’elles-mêmes et font sens. Je le fais aussi pour tous ces enfants malades, en particulier pour les enfants autochtones, pour qu’ils soient fiers de qui ils sont. Si je rase complètement, cette démarche personnelle de les laisser allonger jusqu’à ce qu’ils soient très longs par la suite sera encore plus complète. C’est un recommencement. »

Repousse rebelle et partage de culture

La jeune femme se questionne sur l’esthétique du crâne, sur l’impact de ce changement sur les mouvements, le corps et l’attitude. « Quand je regarde mes connaissances qui se sont fait raser les cheveux, je vois un effet réel sur l’individu. Certaines femmes qui l’ont fait, que je connais, ont teint leurs cheveux avec des couleurs vives, l’ont essayé une fois dans leur vie. J’aime voir ça. »

D’un point de vue plus personnel, elle craint un brin ce moment où la repousse se fera rebelle. « Je me demande quelle tête j’aurai une fois mes cheveux rasés. Ils sont très raides, épais. Je ne serai peut-être jamais capable de contrôler leur forme, de les coiffer », confie-t-elle en riant, dans un rire franc et contagieux. C’est à l’évidence un tout petit souci.

Puisque son visage sera dégagé, elle en profitera pour porter des boucles d’oreilles perlées, exposant fièrement ces œuvres d’art autochtones. « Je pense aussi que je mettrai mon visage davantage en valeur avec un maquillage très léger. » Comme elle pratique la boxe, elle est d’avis que sa tête rasée lui permettra de se « sentir plus libre » durant ses entraînements. « J’ai hâte d’essayer ça! »

La jeune femme est fébrile à l’idée de vivre ce changement de tête en compagnie de femmes qu’elle connaît à peine. « Pendant deux ou trois ans, je me suis concentrée sur ma famille, j’étais essentiellement dans un besoin de faire communauté avec les miens. Et là, je serai à nouveau dans l’ouverture, je vivrai avec ces femmes un moment qui va assurément nous connecter, où j’aurai l’opportunité de partager ma culture. Ça va être vraiment spécial. »